réunion de l’équipe de Rouen du 3 mars 2020

SE LIBÉRER DE LA MÉDISANCE

Parler, raconter, papoter, quel plaisir! Mais la médisance nous guette au tournant... Travailler à "bien dire" plutôt que "médire", c'est faire une expérience spirituelle.

Pourquoi tant de paroles mauvaises?

"J'ai dit à ma collègue: "Untel ne comprend rien! Il ne peut tout de même pas représenter le service à la réunion !" A l'instant, j'ai su que j'avais parlé trop vite. J'aurais dû dire: "Il connait pas le dossier, il faut envoyer quelqu'un d'autre." La conscience affinée de Régine, salariée dans un établissement financier, repère de la médisance dans la banalité apparente d'une parole lâchée au travail. La malveillance ordinaire peut prendre des formes considérablement plus nocives et elle concerne beaucoup de monde, semble-t-il. "Dire du mal occupe une bonne partie du temps dans l'entreprise, et les réseaux sociaux amplifient terriblement cette pratique", s’inquiète Yann, 47 ans, consultant en ressources humaines après avoir travaillé au sein de grands groupes industriels. Les milieux chrétiens, où l'on est censé "mettre une garde à sa bouche" (psaume 141), ne sont pas en reste. Le pape François ne perd pas une occasion de dénoncer le fiel du commérage. En 2013, il confessait à des séminaristes: " Moi aussi, je suis tombé dedans. Je l'ai fait si souvent, si souvent ! Et j'ai honte !"

Médire de quelqu'un consiste à répandre à son sujet une parole nuisible, à son insu,"avec un cœur malveillant", selon Matthew Mitchell, un acteur protestant américain. L'inverse - dire du bien - n'a rien de spontané. Car la bienveillance n'est pas naturelle, relève la psychanalyste Geneviève de Taisne, enseignante aux facultés jésuites de Paris (Centre Sèvres): " D'instinct, l'humain tend à se protéger, à se défendre, et donc à attaquer. La malveillance vient de la peur de l'autre, d'une certaine pauvreté intérieure. Mais mépriser l'autre, c'est projeter sur lui sa propre fermeture. Discréditer autrui signifie aussi tenter d'acquérir du crédit aux yeux d'un confident." La bienveillance s'avère donc le fruit d'un travail mental et spirituel. Elle n'interdit pas la parole libre, voire critique, dès que l'on ne réduit pas une personne à ses actes.

On médit de moi. Que faire ?

"Voyez le récit de la tentation d’Ève, dans la bible. Le mensonge du serpent à la femme -" Non, vous ne mourrez pas si vous mangez du fruit de l'arbre de vie!" (Gn3) - fait de la parole une arme... diabolique", poursuit la psychanalyste. Et cela fait mal. Patrick, jeune retraité, s'est trouvé pris dans la poisse d'une rumeur malveillante dans sa nouvelle paroisse, à la campagne. " Nous avons d'abord été bien accueillis. Puis quelqu'un m'a prévenu qu'on disait que j'étais violent avec ma compagne. J'étais stupéfait! J'ai pu remonter jusqu'à la personne d'où était parti ce mensonge, et je lui ai demandé de s'expliquer. Elle a refusé de m'entendre. J'ai déposé une main courante au commissariat de police, et j'ai prévenu que je porterais plainte pour diffamation privée en cas de récidive. Nous ne fréquentons plus la paroisse. Quel sens aurait le baiser de paix avant la communion?" Geneviève de Taisne recommande de rencontrer l'accusateur en face, quand c'est possible, mais aussi de s'interroger: Qu'est-ce qui, dans mon comportement, peut avoir été à l'origine de cette rumeur? Enfin, la psychanalyste conseille de tenir mentalement à distance de soi le mauvais bruit, comme un poison à éviter.

Complice, moi?

Potins, commérages, cancans... La remarquable richesse du vocabulaire désignant la même réalité dit l'attrait des ragots. D'où vient le pouvoir séducteur de ces paroles vagabondes autant que nauséabondes? A les écouter, on risque d'en être pollué." La médisance fait pénétrer dans le monde de ce qui est caché, interdit. Cela excite notre pulsion voyeurisme " , analyse l'enseignement au Centre Sèvres. Comment ne pas entrer dans le jeu ?

C'est pourquoi cette année, à l'occasion du carême, le père Dominique Barnérias, curé de Sartrouville ( Yvelines), a choisi de proposer un parcours en trois étapes à ses paroissiens, pour passer de la médisance à la bienveillance. Les participants, nombreux, échangent des recettes : " Il faut marquer la distance avec les propos entendus. Par exemple, demander au calomniateur: ' Et cela vous arrive d'apprécier quelqu'un ?" D'autres pratiquent la politique de la sourde oreille: Les cancans glissent sur eux comme l'eau sur les plumes du canard. " Mon mari n'entend même pas quand les gens médisent. Il n'y prête aucune attention, mais moi,j'en suis blessée ", constate Régine.

En parlant mal d'autrui, on fait du tort à trois personnes: à celui dont on parle, à celui à qui on parler, et surtout à celui qui parle", remarquait avec finesse saint Basile de Césarée, un grand spirituel du IVè siècle qui vivait dans l'actuelle Turquie nous voilà au cœur du problème.

"Je ne le ferai plus !!! "

Les personnes qui ne disent jamais de mal d'autrui sont rares, mais leur compagnie fait du bien. Quiconque veut avancer dans la vie spirituelle est sensible à la puissance de la parole, à son prix. Avec le temps, Régine a pris conscience de la nécessité d'être vigilante : " J'ai une faiblesse dans l'usage de la parole. C'est un point d'entrée du mal, chez moi. Je parle de moins en moins. Je fuis les groupes ou on se plaît à raconter des potins. J'ai compris que c'était essentiel."

Encore faut-il prendre conscience du mal que l'on fait. Saint Philippe Néri, un prêtre romain du XVIè siècle, délicieusement fantaisiste, avait une méthode efficace. A une dame de la noblesse sujette au commérage,  il avait imposé de parcourir la ville en plumant une poule, puis de revenir sur ses pas et ramasser les plumes. Une tâche impossible, et une leçon efficace ! A l'instant ou une parole mauvaise est lâchée, le mal est fait, avait- elle dû comprendre. Le père Dominique, lui, donne à méditer une parole de Jésus : " Ce qui sort de la bouche provient du cœur, et c'est cela qui rend l'homme impur. Car c'est du cœur que proviennent les pensées mauvaises. " (Matthieu 15,18) Il invite à discerner l'intention secrète à l'origine d'une parole médisante : " Est-elle dite pour le plaisir qu'elle me procure? Ou bien ai-je l'intention d'enfermé autrui dans un jugement? "

Pour changer les relations au travail, Yann, le consultant, recommande de chercher à comprendre les contraintes de ceux que l'on à tendance à dénigrer et de cultiver un regard positif. Par exemple, en demandant à chacun de commencer une réunion en donnant une bonne nouvelle concernant son activité. Dans le secret du cœur, il s'appuie sur sa foi : " Si je suis tenté de dénigrer quelqu'un, j'essaie de me rappeler qu'il est lui aussi une créature du Dieu, aimée du même amour miséricordieux que moi. "

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