Oser le chemin de pardon

Pour le congrès 2018 de Renaissance, Mgr Crépy a accepté de nous faire une intervention intitulée "Oser le chemin de pardon". Le texte ci-dessous reprend son intervention afin que celles qui n'ont pas pu être présentes puissent en prendre connaissance et échanger sur ce thème en équipe.
Bonne lecture !!!

Introduction : Pas de pardon sans regard sur le mal et le péché

Il est important de prendre en compte la question du mal et du péché sinon on risque de parler du Pardon d’une façon un peu mièvre, un peu trop pieuse et qui n’aborde pas la question du mal.
Dans notre Foi chrétienne, nous savons que la question du mal a été affrontée par le Christ lui-même. La Croix c’est ce combat, c’est la victoire de l’Amour sur le Péché. Au cœur de notre propre foi il y a la mort et la résurrection du Christ et cela a à voir avec ce combat cette lutte cette conversion. Il faut resituer notre propre vie concrète qui peut être douloureuse et compliquée. Il faut prendre le recul nécessaire La question du mal et du péché ne regarde pas que moi, mon couple, mais elle traverse toute l’humanité depuis ses débuts.

I Oser affronter la question du Mal et du Péché

A une nécessaire prise de conscience

Cette question du Mal est toujours une question. Cf Livre de Job : ses amis lui disent que tout ce qui lui arrive de difficile et de douloureux est la faute de Dieu. Mais Job dit non. Il refuse d’attribuer le Mal à Dieu. Il met sa confiance en Dieu sans que la question du mal soit écartée définitivement. C’est une question qui demeure mais est surmontée par la confiance de Job. La question du mal est une question forte que porte toute personne.
Le mal et le péché nous renvoient aussi à nous-mêmes, à notre condition de pécheur, condition qui rend difficile une parole à prononcer. Nous sommes impliqués chacun et chacune d’entre nous dans cette question du mal. Nous ne pouvons pas nous en exclure. Quand nous regardons notre vie, nos propres expériences, nos peurs, il y a toujours cette question.
Le mal, le péché pardonné par Dieu dans le sacrement de réconciliation, pardonné par l’autre ou non pardonné. Le péché originel ne se transmet pas génétiquement. Dans chaque personne, il y a la liberté de choisir le bien ou le mal. Dans le processus de Pardon, je ne suis pas non plus quelqu’un qui est loin de tout mal, de tout péché. Cela ne veut pas dire que l’on excuse le mal que l’autre m’a fait. Il n’y a pas d’un côté la personne qui subit le mal et celle qui le commet.

B Oser affronter les lourds enjeux de la question du péché et du mal

C’est une expérience difficile, tant le mal subi que le mal commis. En tant qu’aumônier de prison, j’ai travaillé avec les détenus sur cette question du mal commis. Sans excuser le mal, comment avancer ? le mal que j’ai commis qu’est-ce que j’en fait ? comment se reconstruire avec ce mal ? La culpabilité empêche d’avancer. Je travaille également au sein de la conférence épiscopale sur la question de la pédophilie, des abus sexuels sur les enfants. On voit combien le mal subi détruit la personne. La blessure demeure mais devient moins douloureuse. Ce mal qui défigure l’homme, pose la question du sens de l’existence et de l’existence de Dieu : si Dieu existait il pourrait faire quelque chose.

Théologiquement : la question du mal est posée dès le début de la Bible. Dans la Bible, on trouve la première rencontre avec le mal : le serpent invite Adam et Eve à sortir de leur condition de créature pour devenir tout puissant. Le mal que l’on fait subir à l’autre est souvent un signe de toute puissance Le péché c’est sortir de notre condition limitée de créature. Les limites ne sont pas des choses négatives. Il y a des personnes qui vivent des situations de handicap, les limites ne sont pas alors perçues comme quelque chose de positif. Mais elles sont parfois capables d’en faire quelque chose de positif. Dans le couple, le désir de toute puissance s’exprime de différentes manières. Je ne respecte plus l’autre lorsque j’ai un pouvoir sur l’autre :pouvoir sexuel, affectif, d’argent, d’avoir. Ce pouvoir peut être très subtil.
Dans la vie religieuse on prononce des vœux de pauvreté, chasteté, obéisssance. Nous avons tous à travailler notre manière de vivre le pouvoir, notre sexualité, notre affectivité, notre manière de posséder l’argent. Dès le début de la bible, cette question est posée. Puis cela continue. Les deux frères, Caîn et Abel se battent et l’un tue l’autre. Tout le récit de la génèse est le récit de la foi, du peuple d’Israël. L’attachement de l’homme et de la femme : l’homme s’écrie de joie quand Dieu crée la femme. Avant de créer la femme il avait proposé à Adam de choisir un animal de la création ... mais cela n’avait pas suscité beaucoup d’enthousiasme chez Adam. Dès le départ, dans la genèse, la question du désir de toute puissance vient se poser. Dans notre foi chrétienne, la question du mal vient se poser. Est-ce que nous pouvons être libérés ? Est-ce qu’il y a un salut ? et là il y a le mystère pascal, le christ crucifié. Il faut affronter les lourds enjeux de la question du péché et du mal. Nous sommes tous des pécheurs pardonnés.

C quelques éléments à propos du Mal

Dans son livre, « Le pouvoir de pardonner », Lytta Basset donne une définition du mal: « le mal c’est ce qui fait mal ». C’est une définition qui part de l’expérience. Qu’est-ce que l’expérience du mal ? Pourquoi le mal ? On ne peut expliquer le mal après des siècles de réflexion.
Le mal provoque une expérience d’enfermement aussi bien pour celui qui le commet que celui qui le subit. Quel sens pour celui qui le subit ? Pour celui qui le commet ?
Parfois, il y a aussi quelque chose d’absurde , de déraisonnable. Le pardon va travailler à une certaine reconstitution du sens. « Il m’a fait ça, elle m’a fait ça. Quel sens ? »
Comment le pardon va être un lieu ou le sens va être possible après le mal subi ou commis.
Pour les détenus en prison, il y a du sens à reconstruire. Le pardon c’est le moment où le mal subi ne vient plus coloniser toute mon existence.

D Quelques éléments à propos du péché

Le péché est d’abord une notion théologique. Cela a à voir avec dieu. SI je ne suis pas croyant, faire du mal c’est commettre une faute. Aimer son prochain et aimer Dieu c’est le même commandement. Le péché touche notre relation à Dieu.

Père Sesboué : « Un mystère est source de lumière, tandis que le péché est obscurité par excellence. La décision pécheresse ne se justifie en rien ; elle n’a aucune raison. Elle ne peut donc être expliquée. Le mal en tant que mal est inintelligible : vouloir le comprendre est une contradiction dans les termes : ce serait le justifier intellectuellement. Le choix du mal est un abîme sur lequel on ne peut rien dire. Admettons donc que même le discours chrétien sur le mal et le péché ne boucle jamais complètement, comme si le mal jetait son voile d’ombre sur tout le reste. »

La notion de péché ne va pas éclairer la notion de mal. Le pardon de Dieu permet de sortir de cette obscurité, de faire jaillir la lumière dans l’obscurité du Mal. Accepter le don de Dieu c’est accepter que l’on ne peut se suffire à soi-même. Le pardon est l’accueil du don de dieu. Le don de dieu est une force pour sortir de nous-mêmes.

II La croix : du pardon des péchés à la vie nouvelle

On peut dire que le pardon est un chemin qui ne va pas laisser au mal le dernier mot. La Croix est le symbole de l’impuissance : les bras cloués sur une croix, les pieds cloués sur une croix, sans pouvoir bouger. C’est l’impuissance totale, l’inverse de la toute puissance, signe de la victoire face à la toute puissance du mal. La Croix, symbole de notre vie de baptisé, est invitation à un passage. La mort du Christ est un passage de la mort à la résurrection. C’est la manifestation qu’il faut abandonner la toute puissance pour rentrer dans l’humilité pour que le chemin de pardon soit possible. Le christ s’est anéanti jusqu’à la mort sur la Croix mais Dieu l’a ressuscité. Celui qui est fils de Dieu accepte d’aller jusqu’au bout, jusqu’à la croix.

Dans le christianisme, il y a quelque chose de radical, de nouveau pour aller dans la toute puissance d’amour. On ne peut parler de Dieu sans contempler le crucifié. Dieu s’est fait homme pour manifester que seul l’amour peut changer, peut affronter le péché. L’amour c’est le respect et le souci de l’autre. Dieu s’est fait homme et a affronté les péchés. Abandon de la toute puissance humaine pour aller dans la puissance de l’Amour. Dieu tout puissant est toute puissance d’amour. Si l’on oublie la croix, on risque de parler d’un Dieu qui n’est pas celui des chrétiens. Seule l’humilité de Dieu est offerte à l’homme (père Varillon).
La résurrection est signe que l’amour est vainqueur. L’amour est de l’ordre du don. Le pardon, le don, l’amour, l’humilité sont des termes que nous pouvons tricoter dans nos têtes chacun à sa manière. Le dernier mot de jésus sur la croix c’est « Père pardonne leur ». Il s’agit d’aimer comme Jésus nous a aimé et c’est difficile. Le chemin de l’Amour, le sens de notre vie c’est d’aimer comme le christ nous aime. Sommes-nous prêts à cela ? Le cœur de la Bonne nouvelle c’est que Dieu nous aime et que pour nous manifester son amour, il a pris chair. Oser le chemin de pardon c’est oser aimer comme Jésus nous aime.

III Le chemin nécessaire pour pouvoir pardonner

Dans son livre « Le pouvoir de pardonner », Lytta Basset distingue plusieurs étapes dans le chemin de pardon.

A Passer par la révolte, le ressentiment. Il n’est pas naturel de ne pas se révolter. Lyta Basset dit que le ressentiment est naturel. Si ton frère a commis une faute contre toi va le trouver et fais lui reproche. Il y a des gens qui subissent sans jamais se révolter : il m’a fait ça, et ça. La révolte permet de dire les choses, de mettre le mal à distance pour en prendre conscience.

B faire le deuil d’une compréhension totale : je ne peux pas tout comprendre de « pourquoi l’autre m’a fait du mal ». Ne pas juger permet de remettre l’autre en Dieu car lui seul connaît la clé. En prison, certains détenus racontent leur vie. Ils n’ont connu que des univers négatifs, des parents absents ou violents. Lyta Basset : « ne pas juger consiste à laisser à l’offenseur le mystère de son être ou plutôt à reconnaître en Dieu celui qui seul en détient la clé » Notre jugement est réducteur. La nature de l’acte commis est mauvais, comprendre n’excuse pas le mal. J’enferme parfois la personne dans son mal. Quand quelqu’un a volé, ce n’est pas qu’un voleur. Quelqu’un qui a tué n’est pas qu’un criminel. La personne est plus grande que ses actes. Reconnaissance du bien et du mal : le serpent qu’est-ce qu’il vient faire dans la Genèse ? J’enferme parfois l’autre qui m’a fait du mal dans ce rôle de mauvais. Cf livre de Daniel Pitet, témoignage d’un enfant abusé par un prètre. « Père, je vous pardonne ».

C le renoncement à la culpabilité : « c’est d’un même mouvement que l’on se pardonne à soi-même et que l’on pardonne à autrui. La démarche de pardon a cela de fascinant qu’elle est tout entière du côté de la personne affectée par le mal : celle-ci est la première à gagner. » Les enfants victimes de pédophiles se sentent coupables, ils ne parlent pas. La demande de pardon ne peut se faire que si l’on est sorti de cette culpabilité. Se pardonner à soi-même demande de renoncer à la culpabilité mortifère.

D Face à l’impardonnable, le renoncement à combler l’abîme d’un mal en excès : « le préalable majeur à un pardon authentique est précisément le renoncement à combler l’abîme d’un mal en excès : seul un pardon lui-même démesuré en est capable. » Pardonner ce n’est pas oublier mais transfigurer la mémoire du mal : « le souvenir du mal, humanisé, intégré et transfiguré, prend place dans un ensemble plus grand, à vrai dire dans cet ensemble infini où toutes les choses sont à la fois commémorées et restaurées, où la souffrance a mis au monde une vie au centuple ». Comment pouvoir intégrer, transfigurer, humaniser l’expérience du mal commis ou du mal subi ? La question du mal traverse toute l’histoire de l’humanité. Travailler dans le passé le présent et le futur : pour notre équilibre humain et spirituel, il faut articuler le passé, le présent et le futur. On rend grâce pour ce que Dieu fait aujourdh’ui, ce qu’il a fait hier et ce qu’il fera encore demain. Il n’est pas bon de vivre uniquement dans le passé, uniquement dans le présent ou uniquement dans le futur.

E Le pardon est un travail personnel. C’est une réponse individuelle . Pardonner est un travail personnel. Il n’est pas symétrique. Il ne restaure pas forcément la relation avec l’autre. C’est un acte personnel, positif par lequel on sacrifie librement la réparation à laquelle on a droit : on voudrait que le mal soit réparé. Le christ en croix se sacrifie.

IV Du pouvoir humain au pouvoir divin de pardonner

« Seule, notre acceptation profonde du mal subi à la manière du Christ Jésus, aux côtés des êtres qui nous l’ont fait subir, peut donner à la mort du Christ toute la valeur d’une offrande de vie. »
« Le pardon ne se définit pas mais sur son passage il laisse comme une signature : là où il y a eu pardon, la relation a primé, la relation à l’autre a eu la priorité. La signature du pardon épouse les contours du visage d’un autre - Autre : il devient clair que le pardon a fait son œuvre lorsqu’un visage s’interpose entre l’offensé et l’abîme du mal. La perception du visage de l’offenseur et, à travers lui, d’un visage Autre est l’indice que le mal ne fait plus mal et que le pardon est passé. » Ce visage est pour le chrétien, dans l’expérience du pardon, le visage du christ crucifié et ressuscité. La Bonne Nouvelle porte la signature du pardon.

Si l’on compare le pardon à un fleuve, et si l’on remonte le fleuve jusqu’à sa source, la source c’est Dieu, c’est le christ en croix qui pardonne. Sur la croix, Jésus demande à Dieu de pardonner aux hommes. Jésus pleinement Dieu et pleinement homme nous permet de contempler le pouvoir divin de pardonner. Tout au long de sa vie, Jésus a demandé pardon. Sur la croix, il a demandé pardon. Ce n’est pas magique. Le pardon passe par la Croix et s’est exercé par excellence sur la Croix.
Notre foi permet de réanimer en nous ce pouvoir divin de pardonner que nous pensions ne pas avoir.

Conclusion
Invitation à vivre en église. Notre monde a du mal à pardonner. Il faut rétablir et recréer toute relation brisée. C’est le Signe de l’union intime avec Dieu et de l’unité du genre humain. Il n’y a pas d’unité du genre humain sans pardon. Parfois nous ne sommes pas prêts. Il faut le facteur temps. Dans notre vie nous allons d’étape en étape, sinon le chemin semble vertigineux et abyssal. Avec le pardon, je sors du tombeau avec les marques de souffrance.

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